mercredi 24 août 2016

DEATH VALLEY DREAM

DEATH VALLEY DREAM

« Il est déjà arrivé. Retourne dans la station et cherche un homme à barbe grise qui est probablement en train de parler très fort et rire avec quelqu'un ».
Ma première rencontre avec Carlo. Ah non, je ne le trouve pas en fait. Je renvois un mail à Aaron. Après 20 minutes je finis par l'apercevoir de l'autre côté de la vitre. Il s'est garé non pas sur le parking mais dans les emplacements réservés aux Greyhound eux-même et tient un panneau avec écrit Jane en me faisant des grands signes de main. Ma première rencontre avec Carlo.

Après s'être fait incendié par l'agent de Greyhound, Carlo conçoit à déplacer sa voiture et faire le tour de la station. Il me salue chaleureusement. Au delà de chaleureusement même. Son annonce workaway laissait percevoir un excentrique, mais je me retrouve nez à nez avec une grande folle. Il m'aide à mettre mon sac dans sa voiture. Je jette un coup d'oeil à l'intérieur et instantanément, je regrette d'avoir baptisé avec Clément notre Seat Ibiza « Poubellia ». Celle-ci mérite sans aucun doute d'être couronnée Queen of Poubellias. Je peine à m'installer dedans : le vide poche, ouvert, déborde de déchets et de tasses à café sales ; mes pieds ne peuvent toucher le sol jonché de milles babioles. Il balance aveuglément un tas de choses à l'arrière. 
On peut démarrer. Même en ayant habité au Liban, je n'ai jamais rencontré quelqu'un conduisant aussi mal. Il m'emmène manger au bar à chicha libanais. Il laisse sa voiture garée devant le fleuriste son ami. Bientôt je découvre que tout le monde est son ami ici. Photographe professionnel, il va discuter avec le patron du restaurant pour le convaincre de changer sa déco pendant que je m'installe et regarde le menu. Il veut remplacer les peintures moyen orientales accrochées au mur par des photos -prises par lui même- de femmes mannequins fumant des chichas avec le logo du restaurant. Il vient finalement s'asseoir, me demande si j'ai commandé, commande finalement pour nous deux sans me demander mon avis et retourne parler au patron. Il revient, dix minutes plus tard, tout rouge, en me disant avoir fait un scandale et rigole. Loin de rentrer à la maison après le repas, comme je l'espérais, c'est le début d'une longue après-midi haute en couleur. 
Après m'avoir appris qu'il possède une maison à 3 étages à Hollywood et une grande maison avec piscine ici-même à Vegas, qu'avant il ne roulait qu'en Mercedes et qu'il possédait des bagues valant des milliers et des milliers de dollars, il m'emmène Dumpster diving à l'arrière d'un magasin d'ameublement. Il a une remorque à l'arrière et on y entasse tout un tas de morceaux de bois, de tissus, d'oreillers, de toilettes d'hôpital,… On repars. Direction, l'opticien. Il gare sa voiture devant la porte. Non pas sur la place handicapée mais devant la porte et devance toutes les personnes faisant la queue pour récupérer ses lunettes. Il a dépassé le délais pour son ordonnance mais parvient à les convaincre de les lui livrer quand même. Prochaine étape, le Super-marché. J'assiste à un sketch. Il se gare, jette un coup d'oeil au jeune homme qui charge sa voiture à côté et lui saute dessus. «Ooohh ! Vous êtes magnifique ! Vos yeux sont de quelle couleur ? Quelle taille  vous faites ? Est-ce que vous avez déjà été mannequin ? Ça vous tenterait de faire modèle ? Attendez, je vous donne ma carte ! ». Il cherche en vain sa carte de visite dans sa voiture devant le regard ébahi du jeune homme qui fini par se tourner vers moi un peu effrayé « Is this guy legit' ?! ». Je lui souris : « I guess so ». A vrai dire, à ce point je n'en sais rien. Il fini par lui donner ses coordonnées sur un bout de papier déchiré. On rentre enfin dans le supermarché. Il papillonne de rayons en rayons. Hèle une des vendeuse en hurlant. Il m'envoie chercher des fruits et légumes me disant qu'il revient tout de suite. Quinze minutes plus tard, il revient avec un écran plat gigantesque dans son chariot. Il m'aide à choisir d'autres fruits et légumes. Il regarde le prix des cagettes de 6 pêches, conclu qu'ils sont trop chères, prend une des cagettes et y entasse une dizaine de pèches en plus. « Ils ne diront rien, ne t'en fait pas ». Notre chariot déborde de toute part. C'est vrai qu'il faut faire des stocks, pas de gros super marché dans le désert. On passe à la caisse prioritaire malgré le fait qu'il n'ait pas la carte spéciale. La caissière s'étonne devant la cagette de pèches. Il remet la faute sur les vendeurs du rayons fruits et légumes, qui lui aurait dit que c'était bon, et hop, ça passe. Après un épique Tetris pour faire rentrer toute les courses dans la voiture, on prend la direction le magasin bio, pour acheter du lait. Il se gare en travers sur le parking, prenant 3 places. Je l'attend vers l'entrée de magasin. Je remarque une femme quasi anorexique qui se balade dans les rayons. Pendant que je commentais intérieurement la peine que cette femme me faisait par sa maigreur, Carlo, ni de une ni de deux, saute sur la femme : « Ooooh !!!! Vous êtes magnifique !!! ». On est reparti. Ils passent 10 minutes à bavarder ou plutôt à piailler comme deux adolescentes de 12 ans. Je commence à m'impatienter ; je n'ai dormis que 4 heures sur le bus de nuit et je commence à ressentir la fatigue. On n'est pourtant pas rentrés. On passe finalement à la caisse. Loin d'avoir acheté que du lait, on en a pour 100$ de courses. Il range les courses dans les sacs et met chacune des trois bouteilles de lait bio et des 2 bouteilles de jus de pommes bio dans 5 sacs plastiques. « C'est pas pratique à porter sinon ». Je le regarde faire, horrifiée. Enfin, direction Lowes, le Leroy Merlin américain. Cette fois-ci, il bloque quasiment l'entrée avec sa voiture. On entre. Il prend un paquet de chocolat et une boisson, les ouvres, les mange, la bois et va jeter le tout dans la poubelle des WC. Il va ensuite de rayons en rayons. Enlève certains articles des rayons, les regardes, les jettes à côté sans les remettre sur leur étagère. Le fait vingt fois. J'essaye de repasser derrière lui pour en remettre le maximum possible mais il est trop rapide pour moi. On passe finalement à la caisse. Le caissier, Dieu-soit-loué, l'a vu rentrer et lui demande de payer les chocolats et la boisson. Il fait mine qu'il a simplement oublié et demande ensuite sans aucune honte, s'ils font le « military discount ». Le vendeur acquiesce et Carlo lui sort une carte. « That's not a military card Sir ». «  Ah bon ? D'habitude cette carte marche ici. » . Tant pis.
On s'en va, on va prendre de l'essence avant de rentrer. Il laisse le moteur de la voiture allumée pendant qu'il fait le plein. Et on repars, direction la maison cette fois-ci. A ce point, je n'ai qu'une envie, lui dire de me redéposer au Greyhound, que je retourne, à San Francisco, en Utah, n'importe où mais loin de lui. Mais bon, bien sûr, je ne dis rien, et je fais bien, car ce séjour, certes unique en son genre, est magnifique et je m'en souviendrais toute ma vie.


                                                                                   ***

En route, je fais semblant de dormir. Il me faut une pause de communication avec Carlo. Je n'ai qu'un espoir, qu'Aaron soit un peu plus heu, normé socialement. Il écoute une émission sur NPR. Une histoire vraie d'un garçon atteint à l'âge de 11 ans d'une maladie dégénérative que tout le monde croyait tant physiquement que mentalement éteint, mais qui en réalité était tout à fait conscient et est resté prisonnier de son propre corps pendant 10 ans, sans que personne ne se rende compte de son état d'éveil. Finalement, une infirmière soupçonne quelque chose, et ils développe un ordinateur pour qu'il puisse communiquer, il retrouve peu à peu quelques une de ses facultés physique, termine ses études, écrit un livre et se marie. Une histoire absurde sur la route désertique vers l'absurdité. Et voilà, nous voilà à Tecopa, à une heure de Vegas, à l'entrée de la Vallée de la mort, devant la grille de Villa Anita. Il klaxonne à plusieurs reprises pour appeler Aaron pour qu'il nous aide à décharger la voiture. Ce qui semble être une meute de chiens commence alors à aboyer. Un grand jeune gars un peu en chair vient finalement ouvrir le portail. On échange quelques mots. Ouf. Je ne sais pas s'il est sympa, mais au moins, il est clair que ce n'est pas un Carlo bis. Je pénètre dans le jardin. Il fait nuit. Seul un petit fil de néon qui parcourt l'extérieur me permet de voir autour de moi. Je me fais sauter dessus par trois chiens. « Mups ! Dill ! Lélé ! Get'off her ! ». Un peu ébahie, je m'empresse de rattraper Aaron ; on contourne des arbres, des fauteuils, on tourne à gauche, on tourne à droite, on retourne à gauche on passe entre des draps tendus… Je peine à éviter tous les obstacles car je dois faire attention où je met les pieds et à ne pas me les prendre dans les tapis, les fils, les cailloux, « Attention à la merde de chien ! », les merdes de chiens, les chiens eux mêmes, les tuyaux. Partout des sculptures, des objets étranges, … Tellement de choses qui retiennent l'attention que tout se mélange et devient un magma de couleurs et d'absurdité.

Epuisée, on mange rapidement et je vais me coucher.

                                                                                      ***


A la lumière du jour je découvre que l'endroit est tout aussi surréaliste qu'en pleine nuit. C'est un véritable labyrinthe. Deux chambres extérieures « The Boat room » (ma chambre) et « The Bottle Room » sont perdues au milieu des décorations, sculptures, plantes et draps multicolors qui ornent le jardin. Les premiers jours, je ne cesse de m'égarer. Un mauvais tournant et je me retrouve dans le terrain vague derrière le jardin, ou dans une impasse menant à un des dix salons extérieurs. Par frustration parfois, je coupe à travers les potagers. Des centaines de morceaux de moquettes, qu'ils récupèrent chez leur voisin moquettiste, couvrent le sol intérieur comme extérieur. Oui, six chiens, ça pisse partout alors à défaut de les élever convenablement, il faut pouvoir jeter la moquette régulièrement. Des centaines de projets sont en cours. Là, finir d'aménager l'  « air stream » (un camping car de collection), aménager une douche dans cet arbre, mettre un bain bouillonant dans la salle de bain extérieur du « boat room », retaper la vieille Mercedes et y mettre un lit à l'arrière pour en faire une chambre,… Les énergies et la créativité fusent. Partout, des tableaux d'Aaron sont accrochés où sont peints à même les structures. Il est à mon avis extrêmement doué et je suis persuadée qu'il sera un jour très connu dans le monde de l'art. Peut-être un peu trop cru dans beaucoup de ses œuvres, mais doué. « Everywhere I look, there are penises ! » résuma bien l'électricien en parcourant la maison, avant de tomber sur moi. Je suis contente d'avoir un peu contribué à améliorer cet endroit. J'ai peint une bonne partie de l'extérieur et intérieur de la maison ainsi que la salle de bain dans l'arbre.

Aaron avait été un activiste environnementaliste pendant des années, pourtant Villa Anita était loin d'être écologiquement durable. Mise à part les toilettes sèches à l'extérieur, ils arrosaient les plantes pendant des heures en pleine après-midi, l'eau grise s'écoulaient sur les arbres peu importe si du savon biodégradable ou non était utilisé. Ils mettaient tout dans des sacs plastiques et enterraient leur déchets dans le sol, verre, comme plastique, comme composte. Ils laissaient les ventilos allumés en permanence. M'encourageaient à laisser mon « swamp cooler » allumé également, même si je n'étais pas dans la chambre. Heureusement, Ry, semblait plus porté sur la question et ils parlaient d'installer dans les mois à venir des panneaux solaires et des petites éoliennes car il souffle parfois un vent très puissant dans le désert et d'installer une structure pour récolter l'eau de pluie.


Ma chambre était pour moi, un véritable petit coin de paradis. Aménagée comme une chambre d'explorateur, les toilettes -sèches- et la douche étaient à l'extérieur et je pouvais prendre ma douche sous les étoiles. Bien sûr, il ne fallait pas être trop phobique des bêtes car la vie s'y déroulait en cohabitation intime avec cousins, fourmis, sauterelles. J'ai même retrouvé un serpent à plusieurs reprises dans ma douche. Un jour, j'ai commencé à peindre dans un coin d'une des chambre extérieur ce qu'il me semblait être un tube plastique avant de me rendre compte que c'était un scorpion. De couleur translucide, je l'ai d'abord cru mort avant qu'il ne commence à bouger. J'ai alors pris mes jambes à mon cou et ai couru chercher Ry, le neveu d'Aaron qui est venu habiter à la Villa Anita de manière permanente, pour qu'il s'en débarasse pour moi. Le lendemain, Aaron s'est lui-même fait piqué par un scorpion. Peu inquiet au départ, quelques heures après il a commencé à enfler de la langue, ne plus sentir ses dents, avait les mains qui tremblaient et la vue qui se troublait. K.O il a finalement dû resté allongé une partie de la journée à attendre que l'effet passe. Heureusement, c'est passé, car les scorpions du désert mojave, où était située la maison, ne sont que rarement mortels. Pas comme ceux d'Arizona.
Mais je pense que le pire de tout, c'était les « Horseflies » ou les « Bombers » : de très grosses mouches noires qui passent leur temps à essayer de récolter le sang des humains ou animaux pour se nourrir et nourrir leurs œufs. Ils volent en faisant un bourdonnement sourds avant de foncer sur leurs proies pour les piquer. Et leurs piqûres, même si la douleur se dissipe immédiatement, font sur le coup mal comme pourrait le faire une piqûre d'abeille. Je les ai élu les animaux les plus insupportables que j'ai jamais rencontré. J'en aurais parfois pleuré de frustration. Elles m'ont données beaucoup d'occasion de perfectionner mes insultes américaines.


                                                                               ***

Le premier jour, je prend peur. Après mon workaway de 14h par semaine à San Francisco, je peins leur « porch » pendant près de 7h. Je suis énervée. Je fais workaway pour avoir aussi du temps pour moi, pour lire et peindre. Sinon je me trouverais un boulot payé ! Je passe la journée à râler intérieurement. Mais ils savent me ménager : ils viennent m'apporter des assiettes de fruits frais, des bières, m'encourage à prendre des pauses. Ils cuisinent des plats incroyables pour les repas et le soir m'emmène aux sources d'eau chaudes de Tecopa. Et vite, j'apprendrais qu'en fait, je suis libre de m'arrêter quand je veux, du moment qu'il est clair que j'ai fourni un véritable effort. Et finalement, je m'habitue assez vite à ce rythme. Et ils ne cessent de répéter qu'ils adorent mon boulot, alors flattée, je cesse de râler.

Leur propre rythme de boulot est spécial : ils alternent travail physique et passer des heures à regarder des films ou des séries sur le canapé avec les chiens. Carlo s'enquille une dizaines de bières par jour. J'ai mis quelques jours à m'en rendre compte, car avec son comportement excentrique, il est impossible de voir une différence entre sobre et alcoolisé. Il a passé 30 ans à travailler dans le milieu du show-biz et du design. Photographe à L.A pendant près de 15 ans, il est très vite tombé dans la drogue dure et l'alcool. Il se qualifie aujourd'hui de « sober », probablement car à côté de ce qu'il faisait subir à son corps avant, 10 bières, ce n'est véritablement rien.

                                                                                 ***

Les premiers jours, je tente vainement de comprendre la relation entre Carlo et Aaron. Ils habitent ensemble depuis 4 ans, sont tous les deux co-propriétaires de la maison de Vegas et de Death Valley, et parlent de la maison d'Hollywood comme «leur » maison. A Vegas, Carlo a appelé Aaron dix fois dans la journée, l'appelait « Honey », et finissait chaque appel en lui disant « «'Love you ! ». Ils ont adopté tous les chiens ensemble, qu'ils appellent leurs bébés. Carlo se fait appeler « Mommy » et appelle Aaron « Daddy ». Ils s'enlacent souvent. Parfois s'embrassent même. Ont des véritables querelles de couples suite auxquelles ils me demandent : « ça t’arrive jamais de t'engueuler quand tu es en couple toi ?! ». Mais tous les deux m'annoncent fièrement qu'ils sont « sullivant » depuis 4 ans, c'est-à-dire, qu'ils refusent d'avoir des relations sexuelles. Ils dorment chacun avec trois des chiens. Je ne parviens pas à déterminer s'ils dorment dans le même lit, dans la même chambre ou pas. Et bizarrement, en voyant Aaron, mon « Gaydar » n'a pas flashé. Un jour où Carlo était parti à Vegas, j'ai lancé le sujet en demandant à Aaron comment ils s'étaient rencontrés tous les deux. A une exposition où Aaron présentait quelques tableaux, Carlo, voyant le chien d'Aaron s'est jeté sur le chien pour lui faire des câlins. Il portait un tuxedo noir et Aaron lui a suggéré de faire attention, car son chien perdait beaucoup ses poils et Carlo lui a répondu : «  Oh Baby, I live in dog hair ! ! ». Une semaine plus tard Carlo lui parla de son projet de sculpture vivante à Death Valley, et depuis, ils ne se sont quasiment jamais quitté. « Ma famille a flippé quand ils ont appris que je vivais avec un gay. Ils ont tout de suite pensé que moi aussi j'étais gay ! ». Ah. Voilà, je me retrouve donc pour la première fois confrontée à l'impossibilité de catégoriser quelqu'un au sein de nos compartiments socialement construits. Il n'y a aucun mot existant qui pourrait résumer cette relation. « It is what it is » et c'est tout ce qu'il y a à dire.

Outre leur relation spéciale, Aaron et Carlo ont tous les deux des personnalités et histoires particulières et uniques, surtout Carlo.
Mais commençons par Aaron. Aaron a 29 ans. Né et élevé en Louisiane, à Bâton-Rouge dans une famille de femmes castratrices qui avaient quasiment poussé le père de famille, soumis et malheureux au suicide. Il a lui fait une école d'art en Louisiane puis en Californie. Il a beaucoup voyagé à travers le pays, en stop et avait eu pas mal d'affreuses relations amoureuses. Il a rencontré Carlo après l'une de ces relations qui l'avait laissé dévasté. Sa famille n'acceptant pas son nouveau choix de vie, a tenté de venir en groupe le « sauver ». Aaron avait suite à ça décidé de couper les ponts avec toute sa famille, sauf sa demi-sœur, dont il se sentait très proche et de son fils Ry, qui est venu s'installer de manière permanente à la Villa Anita pendant mon séjour. Aaron ne quitte quasiment plus le désert. Il voit ses amis qui décident de passer par là mais ne va pas lui même leur rendre visite. Il adore l'isolement et le calme. Il me dit être très heureux ici et espère que son amitié durera encore des années car ils ont de nombreux autres projets ensemble.

Carlo quant à lui a eu une vie très, heu, colorée. Il a né et grandi dans l’État de New York. Jusqu'à ses 30-40 ans, il était hétérosexuel. Il est tombé fou amoureux au lycée d'une fille, une danseuse de jazz et claquette qui s'est tuée avec la sœur de Carlo dans un accident de voiture. Sa vie a alors basculé m'a -t-il dit. Il s'est marié avec trois femmes différentes, a essayé d'en écraser une avec sa Mercedes. Il a été décorateur d'intérieur, fashion designer, et enfin photographe. Photographe de portraits, portfolio de mannequins, publicités jusqu'au défilés de mode et de films. Il a longtemps habité à L.A où il est vite tombé, comme je le disais, dans la drogue dure et l'alcool. Il m'a raconté qu'il passait son temps à faire la fête avec des gens qui avait des sommes illimités d'argent à dépenser. Il a poussé et conseillé certains acteurs qui sont par la suite devenus connus comme Keanu Reeves. Il a également été très proche du frère de Joaquin Phoenix, qu'il a sauvé deux fois d'overdoses. Deux semaines après son départ de L.A pour Vegas, ce dernier a à nouveau fait une overdose, mais cette fois, personne n'était là pour le réanimer. Il est ensuite devenu gay, et non seulement gay, mais une véritable grande folle. En plus d'être bi-polaire, cet homme est probablement l'une des personnes les plus bourrées de contradiction que j'ai jamais rencontré. Sans aucune considération pour les gens en général (cf. ma séance shopping avec lui le premier jour à Vegas), il va par ailleurs sauver tous les chiens abandonnés qu'il rencontre, il va spontanément aller trouver les sans domiciles pour leur donner de l'argent est très politiquement libéral (au sens américain du terme). Il peu à la fois être l'homme le plus généreux et gentil et la seconde d'après devenir une véritable langue de vipère, haineuse et cynique. Je n'avais pas une confiance totale en lui car le sentait parfois peu honnête et savais que s'il critiquait avec tant d'ardeur le monde entier, je devais sûrement y passer également. Il pouvait également s'affairer à certaine tâches de manière sérieuse ou cuisiner pendant des heures, comme il pouvait être installer dans le salon devant la télé et vociférer des ordres à tout le monde, telle une reine. C'est aussi l'homme le plus culotté que j'ai jamais rencontré. Il parvenait toujours à obtenir ce qu'il voulait. Il convainquait des gens à faire des choses improbables pour lui. Aaron me racontaient qu'ils achetaient tous leurs appareils électriques et autre à Walmart et au moindre souci, même des années plus tard, les rapportaient au S.A.V pour se faire rembourser, sans la moindre gène. Bon, je dois avouer ici l'avoir fait lors de mon road trip en Californie avec un casque de moto. Mais le casque était presque en parfait état. Jamais je n'aurais osé ramener un aspirateur sale et cassé. Eh ben Carlo, lui, oui.

En tout cas, jamais je n'ai entendu tant d'insultes et de langage grossier et cru (et imagé!) que ce qui sortait de la bouche d'Aaron et Carlo. Le « F word » était placé dans chaque phrase. On peut dire que ça m'a changé de mes mormons !


                                                                                    ***

Carlo et Aaron faisaient depuis quelques temps Airbnb et avaient fixé le prix de la nuit assez élevé de manière à ne pas attirer « des pauvres » qui ne pourraient pas potentiellement acheter l'art d'Aaron. Comme le soulignaient certains commentaires sur Airbnb, « aux amateurs d'endroits « stériles » , s'abstenir ! ». Si les chiens avaient dormis sur ou dans les lits, un petit coup de brosse pour enlever les poils, on refaisait le lit et c'était bon ! Je commençais à enlever les toiles d'araignées qui pendaient un peu partout dans la chambre extérieure mais Aaron m'a retenue : « ne t'en fait pas, souvent les invités sont tellement submergés par toutes les choses à regarder et à voir ici qu'ils ne remarquent même pas les toiles ou la poussière ». Parfait !

                                                                                  ***

Les six chiens étaient élevés et traités comme de véritables rois. Dill-Pickle aka « Dylan », Mups or Pups , Lea aka « Lélé », Ienta, Mr. Puffs aka « Mister Poodle », et la princesse de la maison :  Miss Bett Magu  aka Betty, aka Magu-Maguette aka « the littlest, tiniest, most cutest girl on the planet earth that ever existed »… Ces chiens étaient nourris six fois par jour et mangeaient quasiment mieux que nous : des flagseeds, des bananes, de la salade, du riz, des pois, des haricots, du poulet, des œufs, mixés très finement. En plus de ça, Carlo et Aaron leurs donnaient à chaque repas, une partie de leurs assiettes. J'étais obligé de manger de l'autre côté de la table à l'abri des chiens qui avaient souvent la tête dans nos assiettes. Betty Magu, une toute petite chienne blanche avait le droit de se balader sur la table pendant le repas. Le premier soir, j'ai essayé de la repousser un peu plus loin mais Carlo m'a dit « non,non, elle a le droit d'être là », tandis qu'elle avait la tête dans ma salade. Bien. Inutile de dire qu'une seconde sans surveillance et l'intégralité de la nourriture sur la table disparaissait. Mups et Mr. Puffs avaient développé leur stratégie et Mups est parvenu à atteindre mon gâteau à la banane, que j'avais pourtant cru rendre inaccessible, à enlever le couvercle que j'avais mis pardessus et à le manger, intégralement… Carlo était une véritable mère poule surprotectrice avec eux. Les chiens avaient des restrictions alimentaires que je peinais parfois à tous retenir : pas de chocolat, pas d'oignons, pas d'avocats, pas de levure, etc, etc, ETC. Pas de pois chiches pour Betty, elle risque de s'étouffer. Toujours donner à Betty à manger d'abord avec le doigt. Carlo a fait une inspection de mes affaires et de ma chambre le premier jour : il a ouvert mes sacs et rangé mes produits de beauté et surtout mon dentifrice dans un tiroir en hauteur, tout en faisant quelques commentaires désagréables sur le fait que je possède des chewing gum dans mon sac qui pourraient tuer ses chiens. J'avais envie de lui rétorqué que la question serait plutôt qu'est-ce-que ses chiens feraient dans ma chambre, leur nez dans mes affaires, mais j'ai bien fait de me retenir car « ils ont le droit d'être là ».

Ils étaient des Princes et Princesses couvés car à côté de tous ces privilèges, ils n'avaient pas le droit de sortir en dehors de la maison, pas le droit de jouer avec des bâtons, pas possible de les emmener se promener où il y avait des buissons par peur de rencontrer des serpents, pas possible de les promener quand il y avait trop de vent. Il fallait toujours laisser le portail fermé avec un cadenas. Impossible de les laisser seuls une heure. Ils les emmenaient partout. Quand on allait aux bains, ils y allaient à tour de rôle pour rester avec les chiens dans la voiture. Les chiens s'y baladaient librement. Carlo conduisait souvent avec un chien sur les genoux, Miss Magu autour de son cou, et trois chiens sur Aaron ou sur le siège passager. Il manquait de faire une attaque à chaque fois qu'il ne trouvait pas Betty dans les 5 secondes et se mettait à hurler et courir frénétiquement dans la maison et le jardin. Ils craignent qu'elle ne se fasse manger par un coyote, un vautour ou tué par un serpent. Dans ces moments là, tout le monde doit alors s'arrêter pour la chercher. Une après-midi, alors que j'avais fini un peu plus tôt, enfin, à 17h30 quoi, et que je me faisais une joie d'enfin pouvoir me reposer, peindre et lire, Aaron se rend compte que Betty n'est pas dans la maison et l'on passe tous les deux trente minutes à la chercher partout dans le jardin en hurlant son nom. Je la retrouve allongée sur un tas de cailloux, comme une princesse...
Ma seule angoisse était d'empoisonner, blesser ou tuer un des chiens. Je pense que vivre dans une crèche entourée de nourrissons aurait été moins stressant.
En tout cas, même s'ils pouvaient être très mignons, ça m'a conforté dans l'idée que décidément, je préfère les chats.

                                                                                         ***

Ils allaient matin et soirs aux sources d'eaux chaudes aménagées. Quand je le souhaitais, je pouvais les accompagner. De drôles d'oiseaux y traînaient côté hommes apparemment. Côté femme, j'y rencontrais à chaque fois des vieilles femmes Thaïs. J'y ai fait des rencontres étranges. Cet homme dont la passion dans la vie, c'était les sources d'eaux chaudes. Il passait sa vie à voyager à travers les Etats-Unis pour aller de sources d'eaux chaudes en sources d'eaux chaudes ; « I just follow the hotsprings » … Il craignait d'aller en prison bientôt. Et ce groupe de trois hommes pus âgés assis sur le banc, à discuter de Carlos Castaneda. Et Brendan, ce jeune qui semblait en permanence complètement stone. Et Ryan, le mari de la propriétaire du bain, qui tenait les seuls deux restaurants de Tecopa et portait toujours des sorts de jupes d'hommes. Et leurs voisins, Mark et Jim, un poète et un complotiste qui habitaient ensemble sur la même propriété. Comme m'expliquaient Aaron et Carlo, l’État s'en fout du désert et s'en fout de qui y habite et de ce qui s'y passe alors les gens les plus fous peuvent s'y installer et personne ne leur dira rien. Effectivement.

Finalement, je trouve assez vite mon rythme dans ce calme chaotique (je pense que ce terme résume bien la situation) et trouve du temps pour peindre et lire à la fin de chaque journée. Cet univers me pousse à la créativité et je peins des aquarelles à la pelle encouragée par Aaron et Carlo qui aiment ce que je fais. Le dernier jour, Carlo m'achète mes premiers tableaux ! (Lien vers des photos de certaines de mes aquarelles : https://goo.gl/photos/7mgi2jV2fDYwmhuZ9  )

Je pars triste et soulagée en même temps. Je me rend compte que vivre dans le désert me convient totalement. J'adore la grosse chaleur, l'isolement, le calme. C'est apaisant et revitalisant. L'ambiance au sein de la maison serait plus sereine, je me serais bien vu y passer vraiment plus de temps. Mais je ne peux m'empêcher d'avoir un sentiment d'enfermement au sein de cette maison où, malgré cette apparence de liberté totale, l'ensemble de la vie est dirigée et rythmée par Carlo et ses humeurs changeantes.

















































































                                                          The Bottle Room 












                                                          Ma chambre 








                                                                L'entrée de la maison 






                                 
Mups




























































































































































































At the hot springs







                                                            TECOPA & CHINA RANCH























































                           CHINA RANCH : un oasis en plein coeur du désert transformé en ferme de dattes. 

Petite randonnée sous 40°C, entre 11h30 et 12h30.























































Mon premier Coyote!

























Le camping.



























La douche dans l'arbre. 



The Bottle Room que j'ai intégralement repeinte. 








The pool


Aaron 















Aaron, Ry & Mups. 




Mr. Puffs, Dill Pickle & Carlo 



Lele, Mr. Puffs, Dill, Carlo & Miss Betty Magu  




































Petite visite inattendue pendant ma douche.  






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